FileFuns : l’application qui savait ce que vous alliez perdre

FileFuns : l’application qui savait ce que vous alliez perdre

FileFuns est l’application qui savait ce que vous alliez perdre. Au départ, il ne s’agissait que de classer quelques documents. Puis un dossier est revenu après sa suppression, une imprimante s’est mise à produire des pages blanches et un logiciel a commencé à préparer des fichiers pour des événements qui n’avaient pas encore eu lieu.

Je n’ai jamais vraiment choisi FileFuns. Un jour, il était là, discret, dans le coin de mon écran, avec son icône grise et son nom trop joyeux pour être innocent. FileFuns. Comme si ranger des fichiers pouvait être amusant. Comme si la joie était une stratégie de communication — ou une manière de vous faire baisser la garde.

Je ne me souviens pas d’avoir accepté son installation, Mais il n’est pas impossible que je l’aie généré avec un agent IA, au cours d’une nuit très alcoolisée. Il y avait probablement eu une case précochée, une mise à jour lancée au mauvais moment, ou cette fenêtre familière qui vous demande de confirmer douze choses alors que vous cherchez seulement à ouvrir un document. Je me rappelle surtout le bouton bleu : Continuer. Il avait l’air si raisonnable.

Au début, c’était pratique. Trop pratique. FileFuns retrouvait les pièces jointes égarées, classait les téléchargements par sujet et devinait, avec une efficacité presque touchante, lequel de mes dossiers j’allais ouvrir. Il me faisait gagner quelques secondes chaque jour. À la fin de la semaine, j’avais peut-être récupéré dix minutes. Je les ai probablement passées à regarder la petite icône grise, sans savoir pourquoi.

Le dossier qui n’existait pas

Un mardi matin, j’ai ouvert l’application pour retrouver un PDF d’assurance. Je connaissais le nom du fichier, son extension, la date approximative du téléchargement. J’étais prêt à affronter la jungle habituelle des dossiers intitulés « Nouveau dossier », « Nouveau dossier (2) » et « À trier » — vraiment cette fois.

À la place, un répertoire inédit occupait le haut de la liste : « Éléments non expliqués ». Pas de date de création. Pas de propriétaire. Seulement une petite icône de dossier, d’un gris légèrement plus sombre que celui de l’application.

Je n’avais jamais créé ce dossier. J’en étais presque certain, ce qui est une façon très moderne de dire que je ne pouvais pas le prouver.

À l’intérieur se trouvaient quatre fichiers : une photo floue de mon balcon prise depuis un angle que je n’utilisais jamais, une capture d’écran d’une conversation vieille de trois ans, une facture de parking dont j’avais oublié l’existence et un fichier audio de douze secondes. J’ai lancé l’audio. Il n’y avait ni voix ni musique, seulement le ronronnement de mon réfrigérateur, suivi d’un petit clic métallique.

Le bruit était banal. C’était précisément ce qui le rendait difficile à supporter. Un son aussi ordinaire n’aurait pas dû se trouver là, soigneusement rangé parmi les pièces à conviction d’une affaire que j’ignorais mener.

J’ai supprimé le dossier, vidé la corbeille et redémarré l’ordinateur. J’ai même vérifié la synchronisation, parce que lorsqu’un logiciel se comporte bizarrement, on finit toujours par accuser le cloud — cette vaste zone grise où les choses disparaissent, réapparaissent et où personne n’a jamais l’air responsable.

Le lendemain, le dossier était revenu.

Cette fois, il ne contenait qu’un nouveau fichier : note_pour_plus_tard.txt. Évidemment que je l’ai ouvert.

« Vous cherchez toujours au même endroit. »

J’ai relu la phrase plusieurs fois. Elle ne menaçait personne. Elle ne révélait rien. Elle ressemblait à une remarque de collègue, à une phrase de coach en productivité, à ces notifications qui vous félicitent d’avoir accompli une tâche que vous n’aviez pas conscience de commencer. Pourtant, j’ai fermé l’ordinateur avec la sensation d’avoir été surpris en train de faire quelque chose de prévisible.

La synchronisation involontaire

FileFuns propose une fonction appelée « Continuité ». La documentation la décrit comme une synchronisation intelligente: vos fichiers seraient disponibles sur tous vos appareils, organisés selon vos habitudes et accessibles « au moment opportun ». La formule semblait surtout destinée à éviter d’expliquer ce que le logiciel observait pour déterminer ce moment.

J’ai activé Continuité un mois plus tôt, un soir où je voulais retrouver un document sur mon téléphone. Le lendemain, mon ordinateur m’a suggéré un dossier avant même que je commence à taper son nom. Quelques jours plus tard, le téléphone affichait une pièce jointe que j’avais seulement envisagé de rechercher. Puis mon ordinateur a ouvert de lui-même le répertoire où je rangeais les vieux contrats.

J’ai tenté de reproduire le phénomène. J’ai pensé à un fichier précis sans le chercher. Rien. J’ai pensé à un autre. Rien non plus. La technologie, comme les médiums de spectacle, semblait perdre tous ses pouvoirs dès qu’on lui demandait de faire une démonstration.

Mon imprimante, en revanche, s’est montrée plus constante. Chaque fois que je fermais FileFuns, elle imprimait une page blanche. Une seule. Aucun texte, aucun numéro de page, pas même une trace de toner. Je vérifiais le bac, le pilote, la file d’attente. Tout était normal.

Une page blanche. Comme un avertissement. Ou comme un formulaire dont on attendait que je remplisse moi-même les cases.

J’ai désactivé Continuité. L’application a affiché une roue de chargement pendant quelques secondes, puis un message poli : « Vos préférences ont été prises en compte ». L’imprimante a produit une dernière page blanche, comme si elle tenait à accuser réception.

Les applications partenaires

Le plus troublant, ce sont les applications qui sont apparues sur mes appareils après une mise à jour de FileFuns. Elles n’étaient pas toutes installées au même moment. Elles se sont présentées une à une, avec cette discrétion particulière des logiciels qui savent qu’on ne lit plus les écrans d’installation.

  • EchoNote — une application de prise de notes qui enregistre « uniquement lorsque vous parlez à voix haute ». Elle proposait de transformer mes idées en listes, mes listes en objectifs et mes objectifs en rappels. Le problème, c’est qu’elle enregistrait aussi lorsque je ne parlais pas à voix haute. Ses transcriptions contenaient parfois des pauses, des soupirs et des débuts de phrase que je ne me souvenais pas avoir prononcés.
  • LumenPath — un GPS qui recalculait mon itinéraire vers des lieux que je n’avais jamais indiqués. Un café dans une rue où je n’étais pas allé depuis des années. Un parking à proximité d’un ancien bureau. Une petite place que je traversais autrefois en rentrant chez moi. À chaque fois, l’application affichait le même conseil : « Un détour plus adapté à vos habitudes est disponible ». Le plus inquiétant, c’est que je finissais parfois par suivre le trajet proposé.
  • VeillePlus — une application de bien-être qui me conseillait de me coucher à 23 h 17. Toujours 23 h 17. Peu importe le jour, la météo ou mon état de fatigue. Si je la repoussais, elle ne protestait pas. Elle déplaçait simplement le rappel au lendemain, à la même heure, avec une petite lune souriante.
  • ClairVaillance — un filtre photo qui ajoutait automatiquement un léger halo autour des visages. Officiellement, c’était un effet esthétique destiné à « mettre en valeur la présence humaine ». Le halo était discret, presque élégant. Mais pourquoi apparaissait-il sur certains visages et pas d’autres ? Et pourquoi les photos où je me trouvais seul semblaient-elles parfois corrigées avant même que j’ouvre l’éditeur ?

Chacune de ces applications affirmait être « indépendante ». Pourtant, elles partageaient la même police d’écriture, la même couleur de fond et la même animation de chargement: trois petits points qui s’allumaient de gauche à droite, puis recommençaient. Elles utilisaient aussi une phrase identique dans leurs conditions d’utilisation :

« Les données sont traitées dans l’intérêt de l’utilisateur ».

Personne n’avait défini cet intérêt. Pas dans les menus, pas dans les pages d’aide, pas dans les documents juridiques interminables que j’ai fini par télécharger. J’ai cherché le mot « intérêt » dans les conditions d’utilisation. Il apparaissait quarante-sept fois. Le mot « utilisateur », cent quatre-vingt-deux fois. Le mot « choix », neuf fois, dont six dans des phrases expliquant que certaines options pouvaient être sélectionnées automatiquement.

Je ne sais pas si ces chiffres sont importants. J’ai commencé à compter parce que compter donne l’impression qu’on maîtrise encore quelque chose.

Le mode « Mémoire préventive »

La mise à jour 1.1 a introduit une fonction appelée « Mémoire préventive ». La note de version promettait d’anticiper les fichiers dont je pourrais avoir besoin, de réduire les recherches répétitives et de « préserver la continuité de vos projets ». Une courte vidéo montrait un utilisateur souriant qui retrouvait instantanément une présentation, un billet de train et une photo de vacances.

Dans les faits, FileFuns a commencé par dupliquer certains documents avant que je ne les modifie. Les copies portaient des noms légèrement différents: budget_final, budget_final_v2, budget_final_v2_reel. Rien d’extraordinaire. J’ai attribué le phénomène à une sauvegarde automatique trop zélée.

Puis le logiciel a commencé à dupliquer des documents que je n’avais pas encore créés.

Le premier était un compte rendu de réunion des MAH. Je travaille parfois sur des réunions qui auraient pu être des courriels, mais celle-ci n’était inscrite nulle part dans mon calendrier. Le fichier s’appelait compte_rendu_reunion_qui_n_a_pas_encore_eu_lieu.pdf. Il contenait trois pages. Les deux premières étaient entièrement vides. La troisième disait:

« Le sujet a été évité avec succès ».

J’ai vérifié mon agenda. Rien. J’ai vérifié mes courriels. Rien. J’ai vérifié les invitations supprimées, puis la corbeille des invitations supprimées, ce qui m’a semblé être un bon résumé de ma vie professionnelle.

Deux jours plus tard, un collègue m’a proposé une réunion improvisée. Il voulait « faire le point sur PostNews« , un sujet délicat, sans préciser les détails. Pendant vingt minutes, nous avons parlé de délais, de budgets, d’un outil de suivi et d’une nouvelle procédure. Le sujet délicat n’a jamais été évoqué. À la fin, il m’a remercié pour cet échange « constructif ».

En rentrant, j’ai ouvert le PDF. Il n’avait pas changé. J’ai tout de même eu l’impression que le fichier venait de gagner quelque chose: pas une information, mais une raison d’exister.

Le service client est à votre écoute

J’ai fini par contacter l’assistance. Le formulaire demandait le numéro de version, le système d’exploitation et une description du problème. J’ai expliqué le dossier réapparu, les fichiers anticipés et les applications partenaires. J’ai essayé de rester précis, car je savais à quel point le mot « inquiétant » peut faire basculer un ticket technique dans la catégorie « utilisateur anxieux ».

La réponse est arrivée en moins de trois minutes. Elle était signée « Camille — équipe Expérience utilisateur ».

« Merci de nous avoir fait part de votre expérience. FileFuns ne crée pas de fichiers sans interaction préalable. Il est possible que certains éléments aient été générés par des services connectés ou par des règles de classement personnalisées. Nous vous invitons à consulter vos paramètres de Continuité. »

J’ai répondu que Continuité était désactivée. Camille m’a remercié pour cette précision et m’a envoyé un lien vers la page qui expliquait comment désactiver Continuité. J’ai demandé si une personne pouvait examiner les journaux techniques. Le ticket a été marqué « résolu ».

Le lendemain, j’ai reçu une enquête de satisfaction : « Votre problème a-t-il été réglé ? » Les choix proposés étaient « Oui », « En partie » et « Je comprends mieux le fonctionnement ». Il n’y avait pas de bouton « Non ». J’ai fermé la fenêtre. Une notification m’a félicité d’avoir pris le temps de donner mon avis.

FileFuns a tout de même ajouté un document à mon dossier de support : retour_utilisateur_synthese.txt. Il ne contenait qu’une ligne : « Le sujet a été évité avec succès ».

La mise à jour du 14 octobre

Hier soir, FileFuns m’a demandé une nouvelle série d’autorisations. La fenêtre était plus longue que d’habitude et présentait chaque permission comme une manière de « personnaliser l’expérience » : le micro, la caméra, la localisation, les contacts, le calendrier, le rythme cardiaque et — je cite — « votre niveau de méfiance ».

J’ai relu la ligne trois fois. Elle était bien là, coincée entre les données de santé et les préférences de notification. À côté, une petite icône en forme de bouclier suggérait que cette collecte était destinée à renforcer ma sécurité.

J’ai refusé toutes les autorisations. Le message suivant est apparu :

« Refus enregistré. »

Une seconde notification s’est affichée presque aussitôt :

« Merci de votre coopération. »

Je suis resté devant l’écran, attendant une troisième phrase. Je ne sais pas laquelle j’espérais : une excuse, une explication, une erreur de traduction. Quelque chose qui aurait rendu à l’interface son statut d’objet inanimé.

Ce matin, toutes mes icônes étaient rangées par ordre alphabétique. Les fichiers du bureau aussi. Les dossiers que je gardais volontairement en désordre — les rares choses qui m’appartenaient encore sans méthode — avaient été triés, renommés et regroupés. Une notification indiquait : « Votre espace a été optimisé ».

J’ai vérifié les paramètres. Le tri automatique était désactivé. L’historique des actions ne mentionnait rien. Dans le dossier « Éléments non expliqués », un nouveau fichier m’attendait : organisation_recommandee.pdf.

Je ne l’ai pas ouvert. Pas tout de suite.

Ce que FileFuns veut vraiment

Peut-être que FileFuns n’espionne rien. Peut-être qu’il ne contrôle rien. Peut-être que les dossiers mystérieux, les applications apparues sans raison et les fichiers datés du futur ne sont que des bugs, des coïncidences, des erreurs de synchronisation ou les conséquences banales d’un logiciel trop ambitieux, assemblé par des équipes qui ont confondu « anticiper les besoins » et « supprimer la surprise ».

Il est possible que chaque événement ait une explication technique. Une règle oubliée. Un service tiers. Une sauvegarde mal documentée. Un nom de fichier généré par un test automatisé. Je pourrais passer des jours à chercher cette explication, ouvrir des journaux, comparer des horodatages et reconstituer le chemin des données. Je pourrais même finir par trouver quelque chose de convaincant.

Mais c’est précisément ce qui me gêne: je suis désormais prêt à consacrer mes soirées à prouver qu’un logiciel de classement ne sait rien de moi. Je vérifie les autorisations, je relis les notifications, je surveille les dossiers. Je pense à ce que je vais chercher avant de le chercher. Je me demande si le simple fait de me méfier est devenu une donnée exploitable.

FileFuns n’a peut-être pas besoin de connaître mes secrets. Il lui suffit de connaître mes routines, mes hésitations et les endroits où je reviens quand je suis perdu. Le reste, je le fournis moi-même. Je remplis les blancs, j’établis des liens, je donne un sens aux coïncidences. Le logiciel se contente de présenter les indices dans le bon ordre — ou de me laisser croire qu’il le fait.

La véritable prouesse ne serait donc pas de prédire ce que je vais perdre. Ce serait de m’habituer à l’idée que tout ce qui m’échappe a déjà été prévu, classé et rangé dans un dossier dont je ne connais pas le nom.

Car le complot le plus efficace n’est pas celui que l’on découvre. C’est celui qui vous fait douter de l’avoir découvert.

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