Illuminati et dyslexie. Le lien est fait.

Illuminati et dyslexie. Le lien est fait.

Éclairage sur les Illuminati et la dyslexie

Un courriel de prospection, une technologie lumineuse et une théorie du complot et une proposition … Spéciale.
Notre enquête sur un objet qui promet de faire toute la lumière sur ce trouble de la communication.

Le message qui tombe du ciel

Un courriel arrive sans prévenir, comme toutes les grandes révélations commerciales.
Objet : « Et si vos difficultés de lecture venaient simplement d’un manque de lumière ? »

Le texte est soigneusement calibré. Il parle clairement de dyslexie, mais pas des recherches contradictoires sur le sujet. Il évoque des lettres qui
« se mélangent », des lignes qui « dansent », et une lumière capable de remettre de l’ordre dans le chaos alphabétique.

Je cite :

« Grâce à notre lampe, les mots cessent de se superposer et la lecture retrouve sa fluidité. »

« Une technologie lumineuse recommandée par de nombreux utilisateurs. »

« Jusqu’à 90 % des personnes dyslexiques pourraient constater une amélioration. »

Le message ne précise pas combien d’utilisateurs ont été interrogés, dans quelles conditions, ni si l’un d’entre eux a simplement déplacé la lampe pour mieux voir son livre.
En revanche, le bouton « J’en profite maintenant » est parfaitement visible. En tout cas, même sans être ingénieur, on peut facilement comprendre qu’il est plus facile de lire avec une lumière que dans le noir.

C’est à ce moment précis que la lampe proposée quitte le domaine de l’éclairage pour entrer dans celui de la croyance.
Elle ne propose plus seulement une source lumineuse : elle vend l’espoir d’une solution immédiate à un trouble complexe.

Une lumière qui ne convainc pas les chercheurs

Les lampes et lunettes dites « anti-dyslexie » utilisent généralement une lumière pulsée ou scintillante. Leur principe repose notamment sur l’hypothèse selon laquelle certaines images parasites produites dans le système visuel pourraient être réduites par une fréquence lumineuse adaptée.

Un peu comme Jacquouille la Fripouille :
« Jour, nuit ».

  • Une bonne idée : jour.
  • Une mauvaise idée : nuit.

On a intérêt à bien se synchroniser avec la lumière, sinon la vie deviendrait vite un enfer…

Sur le papier, l’idée paraît séduisante.
Dans la prose commerciale, elle devient presque miraculeuse.
Dans les études scientifiques, elle se montre beaucoup plus discrète.

Une étude publiée en 2023 dans Proceedings of the Royal Society B
a évalué l’effet du scintillement sur la lecture au moyen de quatre expériences.
Chez les adultes, le scintillement à basse fréquence ralentissait la reconnaissance
des mots. Chez les enfants dyslexiques, aucun effet significatif n’a été observé. Lire: Marie Lubineau, Cassandra Potier Watkins, Hervé Glasel et Stanislas Dehaene — « Does word flickering improve reading? » — Proceedings of the Royal Society B, 2023. et Texte intégral de l’étude sur PubMed Central.

Les chercheurs ont également testé des dispositifs commerciaux à haute fréquence, notamment une lampe et des lunettes. Chez 22 enfants dyslexiques, aucune amélioration détectable de la fluence de lecture, de l’identification des lettres ou du traitement des lettres miroir n’a été observée. Lire: Fédération Française des DYS — Publication de la recherche de Lubineau et al. — 5 octobre 2023. et UNADREO — « Une lampe ou des lunettes facilitant la lecture des personnes présentant une dyslexie ? » — état des lieux des preuves scientifiques, 2021.

D’autres étude soulignent également le contraste avec certaines affirmations marketing selon lesquelles ces outils pourraient aider jusqu’à 90 % des personnes dyslexiques.
Fédération Française des DYS — Trois avis de scientifiques sur les lampes et lunettes pour les dyslexiques — 13 avril 2021.

Note: Je prépare mon article contradictoire sur « 19 enfants sur 22 voient mieux avec de lumière que dans le noir complet, prévus pour fin 2026.

Il faut néanmoins conserver une nuance importante : l’étude ne permet pas d’affirmer qu’aucune personne ne pourrait jamais ressentir un bénéfice individuel. Elle montre que les dispositifs testés n’ont pas produit d’amélioration mesurable dans les conditions expérimentales étudiées. Lire : UNADREO — « Lumière pulsée et dyslexie : mise à jour des connaissances » — Nicolas Petit et Charline Grossard, octobre 2023..

L’UNADREO, de son côté, ne recommande pas ces dispositifs.
Dans sa mise à jour de 2023, l’organisation estime que les données disponibles convergent vers une absence d’efficacité générale des lampes et lunettes
à lumière pulsée pour corriger ou soulager la lecture des personnes dyslexiques. Lire : UNADREO — Avis du comité scientifique.

Mon analyse sur ce point est que lire avec une lumière scintillante permet peut-être de gagner du temps en ne voyant qu’une lettre sur deux.

  • Pour les romans, c’est pratique, surtout s’ils sont mauvais : on imagine le reste.
  • Pour les contrats, c’est moins adapté, surtout pour les petits caractères illisibles à la fin.

Par exemple :

« En cas de préjudice par le feu, votre voiture ne sera pas assurée contre l’incendie
si c’est la phase de lune descendante et/ou un jour impair. »

La nuance est importante : ces lampes ne sont pas nécessairement dangereuses pour tout le monde, mais leur efficacité générale dans la prise en charge de la dyslexie n’est pas établie.

Elles peuvent éventuellement procurer du confort à certains utilisateurs, comme n’importe quelle lampe bien réglée, sans pour autant traiter la dyslexie.

Quand « illuminé » devient un argument

Le rapprochement entre dyslexie et illumination est tout trouvé.
La lampe éclaire ; l’utilisateur serait donc « illuminé ».

Puis le mot glisse doucement vers son autre sens :
celui d’une personne qui croit avoir découvert une vérité cachée.
La dyslexie devient alors une porte d’entrée imaginaire vers les secrets du monde.
Les lettres ne seraient plus seulement difficiles à décoder :
elles dissimuleraient un message. Un message secret.

Et si le mot « lampe » apparaît dans un courriel envoyé à 4 h 17 du matin depuis un serveur chinois, alors il n’en faut pas davantage pour soupçonner
une organisation clandestine.
Un requin, un esclave informaticien au fond d’une cave, un secrétaire — voir un article à ce sujet — et nous voilà presque arrivés au sommet de la pyramide.

Il faut pourtant rappeler une chose essentielle :la dyslexie n’est pas une simple tendance à inverser les lettres.
Il s’agit d’un trouble spécifique des apprentissages affectant principalement la lecture.

Elle ne transforme évidemment pas les personnes dyslexiques en personnages supposés confus ou crédules.

Avec une lumière scintillante, on passe de « Acheter cette lampe » à « Achever cette crampe ». J’ai déjà moins envie de cliquer sur
« J’en profite maintenant ».

J’ai d’ailleurs fait suivre ce mail à un ami. Lui, il cliquera probablement sur « J’en profite maintenant » sans lire la suite du message.

Les Illuminati, de l’histoire au scénario commercial

Les Illuminati ont bel et bien existé. Les Illuminés de Bavière ont été fondés en 1776 par Adam Weishaupt, dans le contexte intellectuel des Lumières.
Le groupe défendait notamment une pensée rationaliste et cherchait à limiter l’influence des pouvoirs religieux et monarchiques.
Il fut interdit par les autorités bavaroises en 1785.
Heureusement, juste avant la démocratisation de l’électricité pour un usage public.

Après sa disparition en tant qu’organisation historique, le nom a survécu sous une forme beaucoup plus rentable : celle d’une organisation secrète qui contrôlerait les gouvernements,
les banques, les médias, Internet, les artistes et probablement le service après-vente des lampes connectées.

Les célébrités accusées d’appartenir aux Illuminati sont nombreuses : Beyoncé, Jay-Z, Madonna, Rihanna ou Lady Gaga figurent régulièrement
dans ces récits. Mais ces accusations reposent généralement sur l’interprétation de gestes, de clips, de costumes ou de symboles.
Elles ne constituent pas des preuves de l’existence d’un réseau mondial contemporain.

Les personnalités historiquement associées aux Illuminés de Bavière comprennent notamment Adam Weishaupt et Adolf von Knigge.
D’autres intellectuels, comme Goethe ou Herder, sont parfois cités dans des récits consacrés au mouvement, mais leur degré réel d’implication doit être présenté avec prudence.

Pour Donald Trump, personne n’a de doute.
Je ne sais pas pourquoi.

Le grand rapprochement des noms

Le courriel pourrait donc contenir une liste de personnes célèbres présentées comme dyslexiques Keira Knightley, Cher, Whoopi Goldberg,
Richard Branson ou Lewis Hamilton — puis suggérer que leurs noms cachent un code.

Le raisonnement serait imparable, à condition d’oublier la logique :

  • Lewis Hamilton devient presque « Louis-Claude de Saint-Martin »,
    ce qui permet de le rapprocher d’un mystérieux philosophe célèbre des milieux ésotériques ;
  • Keira Knightley partage quelques sons avec
    Freiherr Adolph Franz Friedrich Ludwig Knigge,
    et c’est déjà très proche phonétiquement — enfin, si l’on ferme un peu les yeux et que l’on est dyslexique ;
  • Richard Branson contient une sonorité voisine de certains noms allemands ;
  • Cher et Johann Gottfried von Herder,
    grand poète, possèdent une terminaison vaguement ressemblante ;
  • les initiales, les syllabes et les lettres communes sont ensuite reliées par des flèches rouges.
    Et vous le savez : les flèches rouges, c’est notre métier.

Le procédé porte un nom moins spectaculaire que « révélation » :c’est une coïncidence à laquelle on a offert un costume de preuve, surtout pour un dyslexique.

Un nom qui contient la même syllabe qu’un autre n’établit aucune relation.
Sauf, bien entendu, si c’est un fait.

TDC contre DTC

Confondre TDC et DTC est typiquement le genre de biais cognitif que l’on pourrait attribuer à la dyslexie.

Il se trouve qu’en évoquant ce site Internet (TDC, Théorie du complot), lié à cet e-mail, l’auteur — probablement payé moins cher qu’un jeton de LLM (intelligence artificielle) — a franchi le pas.
Il a confondu TDC et DTC en nous citant.

  • La lampe apparaît comme un produit idéal pour fabriquer une TDC : une Théorie Du Complot.
  • Le produit apparaît également comme un placement idéal pour un DTC : Dans Ton Cul.

 

Tout y est :

  • une technologie difficile à comprendre,
  • une promesse commerciale spectaculaire,
  • des résultats scientifiques moins enthousiastes,
  • des célébrités transformées en indices
  • et une société secrète convoquée pour donner au produit une profondeur insoupçonnée.

Quant au courriel prétendument envoyé par des commerçants chinois — je n’ose dire des escrocs —, il se résume ainsi :

« Félicitations, vous avez été sélectionné pour recevoir notre offre exclusive. »

Ou, dans une traduction plus honnête : « Dans ton cul. »

Conclusion : la lumière au bout du tunnel commercial

La lampe révèle donc le grand secret des lettres et la présence d’un puissant gouvernement mondial secret caché derrière le bureau de l’expéditeur de ce pourriel.

Elle éclaire peut-être déjà cette page si vous l’utilisez pour me lire. Elle peut éventuellement améliorer le confort de lecture de certaines personnes. Mais les études disponibles ne permettent pas d’en faire un traitement reconnu de la dyslexie.

Le véritable mystère n’est donc pas de savoir si les Illuminati contrôlent la lampe. C’est de comprendre comment une proposition outrancière de sodomie commerciale
a réussi à atteindre autant de boîtes mail.

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